VANCOUVER – Courte halte à la station Commercial-Broadway, je pénètre l’un des quartiers typiques de l’est de Vancouver ; multiethnique, familles à faible et moyen revenus et petit cachet vieillot qui rappellent la vibrante communauté artistique qui y a historiquement trouvé refuge. Saisi par la quiétude de la 10th avenue, où chaque maison a son âme, je dévore des yeux les arbres en mousse verte dignes d’un roman de Jules Verne. Ici, le climat est exceptionnellement clément pour le migrant de l’est canadien, heureux d’une trêve des hivers rudes.
Conrad Schmidt m’accueille dans son petit semi-détaché. « Excuse me for the mess ». Sur le plancher gisent boîtes, linge, livres, papiers et jouets pour le bambin de 2 ans. Bref, échange de banalités puis illico, on se dirige vers le café du coin.
« Sur quoi voulez-vous faire l’article au juste? »
Et moi de répondre : « J’aimerais avoir vos impressions sur le rôle joué par les médias de masse jusqu’à présent dans le contexte des Jeux olympiques. » Rien de moins.
Conrad Schmidt a piqué mon intérêt la minute que je me suis intéressé à ces Jeux. Citoyen de Vancouver depuis maintenant 12 ans, c’est le réalisateur de « The Five Ring Circus », un documentaire critique sur les JO qui lui a valu une place aux premières loges du mouvement anti-olympique. Le film produit entre 2003 et 2007 à budget très serré explore les coûts économiques et environnementaux liés à la tenue des Jeux d’hiver. Le portrait très sombre qui y est brossé a vite eu raison de la vision angélique que j’avais du mouvement olympique.
« Je voulais serrer en 87 minutes ce moment de notre histoire. Le transporter dans le temps. Je trouvais aussi que la forme du documentaire se prêtait bien pour raconter un évènement avec une chronologie », confie l’homme originaire d’Afrique du Sud et fondateur du Work Less Party. La formation politique ayant pour devise « travailler moins, consommer moins, vivre davantage » est un pur reflet de l’essence de Vancouver, ville à l’esprit « cool », en harmonie avec sa nature environnante et empreinte d’un fond beatnik.
« Je pense seulement qu’il y a plus dans la vie que de se défoncer au travail pour s’acheter des choses dont on n’a souvent pas besoin. On devrait prendre plus de temps pour apprécier la musique, l’art, la vie ». Sa nonchalance trahit aussi l’histoire d’un homme déçu, quelque peu dépassé par la croissance exponentielle que connaît Vancouver. « Cette ville ne cherche plus qu’à vendre des condos. Le quartier dans lequel je vis a beaucoup changé. Les artistes et cinéastes qui l’animaient s’exilent progressivement. Désormais à Vancouver, si tu n’es pas riche, tu souffres. »
Après avoir passé les innombrables Blenz Cafe et Starbucks, on pousse la porte d’un petit comptoir local très achalandé. Bain de lumière en terrasse pour jaser médias, en marge du bruit ambiant qui rappelle celui des pubs suintants de Londres. Peu avenant, il est difficile d’extraire une réponse de mon interlocuteur. « Je trouve personnellement que les médias étrangers ont davantage parlé des controverses aux Jeux que les médias canadiens, qui, avec leur aveuglement patriotique, s’en sont plutôt fait les promoteurs. Je trouve ça par ailleurs vraiment bizarre de voir des entreprises de journaux être partenaires des JO », me dit-il au sujet de la relation entre les médias de masse canadiens et l’industrie olympique.
La critique en dévoile sans doute une autre ; celle de la dimension autoritaire des médias de masse d’aujourd’hui, qui nous imposent dans notre intimité une certaine représentation abrutissante et complaisante du monde par purs intérêts économiques. « À la lumière de cette analyse, j’imagine que les Canadiens ne devraient pas faire entièrement confiance à leurs propres médias de masse, ils ne sont plus une source fiable ».
La télévision et la culture des médias sociaux auraient trouvé leurs propres règles d’état à l’intérieur de la société de consommation dans les impératifs de rapidité, de concision, d’efficacité et de distraction. C’est aussi tout un questionnement sur la démocratie qui figure au cœur de cet enjeu ; y a-t-il encore une place pour le documentaire engagé? La télévision et les médias alternatifs peuvent-ils encore aujourd’hui faire dans l’interventionnisme social?
Article rédigé dans le cadre du projet Franco Médias 2010. À voir sur le site www.francomedias2010.ca
