
Crédit : APF/Danny Joncas
OTTAWA – À titre de chien de garde en matière de langues officielles au niveau fédéral, le commissaire aux langues officielles Graham Fraser sera l’un des spectateurs les plus attentifs lors des prochains Jeux olympiques d’hiver, qui auront lieu en février 2010 en sol canadien.
Alors que les villes de Vancouver et de Whistler se préparent à accueillir le monde, le commissaire se donne comme mandat d’évaluer jusqu’à quel point tant le comité organisateur des Jeux que les agences fédérales impliquées pourront faire refléter la dualité linguistique canadienne lors de cet événement. Graham Fraser nous livre ses impressions dans l’entretien qui suit.
François-Olivier Dorais : Depuis votre intervention en septembre 2009, où vous vous disiez inquiet par rapport à l’atteinte de certains objectifs clés du COVAN en matière de bilinguisme, comment ça augure maintenant, à moins de trois mois des Jeux?
Graham Fraser : D’abord, j’étais très content que Patrimoine Canada réagisse en annonçant une injection supplémentaire de 7,7 millions de dollars pour le dossier linguistique, pour la traduction, l’affichage et les cérémonies de médailles. On a aussi constaté des améliorations à Parcs Canada, à Service Canada et chez les autorités aéroportuaires de Toronto. Mais on a encore des préoccupations en matière de capacité et de « réflexe ». Certaines institutions fédérales, comme l’aéroport de Vancouver, ont toujours de la difficulté à garantir une prestation de services dans les deux langues. On se pose aussi toujours la question pour les bénévoles, où il n’y a pas beaucoup de marge de manœuvre. Je ne suis pas sûr non plus à quel point on aura ce réflexe d’accueil, ce réflexe de faire en sorte que les cérémonies ou les commentaires aux cérémonies seront dans les deux langues.
F.-O.D : Comment l’évaluation sera-t-elle menée sur le terrain?
G.F. : Une équipe fera une évaluation sur le terrain. Il y aura aussi un service de plaintes sur place qui pourra réagir aux problèmes de façon immédiate. J’irai aussi personnellement faire une visite. Après la tenue des Jeux, un rapport sera produit pour l’automne 2010 et, de façon moins formelle, je m’attends à ce que les comités parlementaires me convoquent pour entendre mes commentaires.
F.-O.D : Avez-vous senti une résistance de la part des autorités de Vancouver pour intégrer la question des langues officielles dans leur démarche?
G.F. : Oui et non. Je n’ai pas senti de résistance, surtout au début. Je pense qu’en principe ils étaient très favorables, mais ils n’avaient pas ce réflexe dont je vous parle. Ils ont trouvé ça difficile parce qu’ils n’étaient pas conscients de tout le travail que leurs engagements initiaux impliquaient.
F.-O.D : Est-ce normal qu’il n’y ait qu’un seul francophone parmi tous les membres réunis du comité de direction et du conseil d’administration du COVAN?
G.F. : Ça rend le réflexe de dualité linguistique beaucoup plus difficile. Le problème avec ça, c’est que la dualité linguistique ne fait pas partie de l’expérience vécue des gens à la table et ça fait en sorte que l’on oublie certaines choses. Je ne veux pas parler de ce qui est normal ou non, mais c’est clair que ça rend la tâche plus difficile.
F.-O.D : Dans le contexte des Jeux olympiques, sentez-vous que dans le dossier linguistique, le critère de bilinguisme fut trop souvent subordonné aux aléas politiques et économiques du pays?
G.F. : Je pense que toutes les questions reliées aux Jeux ont été rendues plus difficiles en raison de l’état de l’économie. La crise économique n’a épargné personne et la question de la dualité linguistique n’a pas échappé à cette difficulté.
F.-O.D : On a l’impression des fois que vous êtes le seul à réclamer un traitement équitable pour le français aux Jeux olympiques. Au cours de la dernière année, on a constaté peu de mobilisation dans les médias nationaux et communautaires et les groupes de pressions se sont faits discrets. Le français est-il devenu cet « irritant qu’on préférerait oublier », comme on l’a déjà entendu?
G.F. : Si l’on fait la comparaison avec Calgary, Salt Lake City, Turin et d’autres Jeux, je pense que la question linguistique est plus présente. Si on regarde les efforts qui ont été faits par le consortium pour améliorer le dossier linguistique et le progrès que l’on a fait depuis le début, si on considère le rôle de la Fondation canadienne pour le dialogue des cultures aux Jeux de 2010, la présence d’un comité consultatif sur les langues officielles qui inclut Jean-Pierre Raffarin, la présence de Pascal Couchepin qui sera le Grand Témoin de la francophonie pour ces jeux-ci, etc. Si on compare tout ça avec les Jeux antérieurs qui se sont déroulés en Amérique du Nord, je pense que ça démontre que l’on est plus conscients du dossier linguistique.
F.-O.D : Avez-vous entendu des jeunes ou des organisations jeunesse s’exprimer sur le dossier du bilinguisme aux Jeux olympiques? Constatez-vous une sensibilité moins prononcée chez eux pour ce type d’enjeu?
G.F. : Je ne peux pas vous nommer d’organisations en particulier mais je dirais qu’il y a un remarquable niveau d’appui pour la dualité linguistique chez les jeunes. La jeune génération regarde beaucoup plus vers le monde et comprend que la dualité linguistique facilite cette démarche. Ça ouvre les yeux, nous permet de comprendre d’autres cultures et de décoder le monde. Ce sont plutôt les vieilles générations qui voient la présence d’une autre langue officielle au Canada comme une menace ou une lutte avec un parti qui doit gagner et un autre qui doit perdre.
F.-O.D : Avez-vous l’impression que vous auriez pu en faire plus au cours de la dernière année pour garantir un maximum de parité linguistique aux Jeux olympiques?
G.F. : Je ne suis pas prêt à faire une analyse rétrospective de mes interventions parce que l’on n’a pas encore les résultats. C’est néanmoins la première fois que le Commissariat aux langues officielles fait autant de travail avant les Jeux pour essayer d’identifier les problèmes, pour travailler de façon collaborative avec des institutions en leur rappelant leurs obligations. J’aurais pu choisir d’intervenir après coup pour dire ce qui aurait dû être fait, mais j’ai jugé qu’il était plus constructif d’être proactif et préventif. Mais, au final, nous n’avons pas la responsabilité pour la prestation de services, on ne fait qu’identifier les problèmes.
F.-O.D : Qu’est-ce que le dossier du bilinguisme aux Jeux olympiques vous a appris sur votre rôle en tant que commissaire aux langues officielles?
G.F. : Ça m’a appris que même 40 ans après l’adoption de la Loi sur les langues officielles, le bilinguisme au Canada ne fait pas partie du réflexe de beaucoup d’institutions et que l’on oublie parfois que la dualité linguistique fait partie de notre identité. Mais personne n’a jamais remis en question mon rôle, au contraire, bien des gens constatent l’utilité de mon travail et à quel point le dossier linguistique est important.
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